Il est volubile, porte la moustache, reste ultra actif malgré une carrière déjà très longue, vadrouille en permanence sur les routes et chemins de France et d’ailleurs, compose et interprète lui-même sa vie créative, et son nom rime avec « intemporel »,il est, il est … Serge Barnel ! Voici la rencontre d’un activiste qui compte dans l’Histoire du VTT, et qui roule, encore et encore !

© Texte & photos : Greg JEAN

Ingénieur, berger, gérant de magasins de sports, géomaticien, moniteur de vtt… sa place dans le trafic, Serge Barnel se l’est lui même trouvée. Souvent à contre-courant, parfois avec un temps d’avance, cet électron libre au vaste répertoire continue d’écrire et interpréter lui-même ses propres ritournelles cyclopédiques. Si sa vie était une chanson, le refrain serait souvent le même et les couplets tous différents. Ce ne serait pas un morceau pop car le consensus n’existe pas dans son registre. Voici le portrait d’un cycliste un peu artiste.

01. Un parcours éclectique.

Né d’une mère allemande et d’un père français, c’est au Sénégal qu’il voit le jour en 1953. De retour en Europe il passe une première partie de son enfance en Allemagne. Jusqu’à sept ans, sa cabane n’est pas au fond du jardin, mais dans la Forêt noire. C’est autour de Grenoble qu’il finit de (beaucoup) grandir, où le terrain de jeu est idéal pour assouvir son besoin de bouger, dehors, quelle que soit la saison. C’est donc naturellement qu’il a touché à tous les sports de plein-air et s’est intéressé aux nouveautés. De nature curieuse il ne s’est pas cantonné aux activités de montagne. En 1974 il était dans une nouvelle aventure maritime avec la création d’un des tout premiers clubs de planche à voile, à Marseille. On est encore loin de l’émergence du vélo tout terrain.
Pendant ses études d’ingénieur agronome, il occupe ses saisons estivales en exerçant la fonction de berger dans les Alpes ! Quatre saisons qui l’ont vu arriver sur le Vercors, où les paysans l’appelaient « l’ingénieur ». Un poil cynique ils aimaient lui rappeler qu’à ses tout débuts il a laissé son troupeau s’égarer en dehors de l’alpage et qu’on a retrouvé des vaches un peu partout dans les hameaux, les potagers, sur le tourniquet d’un square,…
Une fois diplômé, il analyse des produits alimentaires pour bétail dans une usine marseillaise. Six mois lui suffisent pour tout plaquer et revenir en montagne, passer son temps à grimper. Côté boulot il démarre comme skiman dans un magasin de Grenoble, dont il deviendra le directeur. Puis il change de crémerie en 1980 quand « Go sport » démarre son épopée en Isère. Après neuf mois, il est licencié pour incompétence. Il en profite pour skier, grimper, à l’air libre et sous terre.
En 1981 il ouvre son propre magasin de sport à Villard de Lans, sur le Vercors. Il a en tête d’appliquer des recettes inspirées par un territoire analogue qu’il connait bien : la Forêt noire, déjà bien avance en terme de développement touristique.

Serge roule toute l’année, peu importe les conditions. En hiver il aime alterner gravelbike en Sicile et VTT sur neige.

02. Vingt mille lieues sous la poudre

C’était le nom de ce magasin, un gros chapitre dans la carrière de Serge. Pour l’anecdote, ce nom a été trouvé dans le cadre d’un brainstorming sous forme de grand concours qu’il a organisé. Le vainqueur, parmi les 1700 participants (!!!), s’est vu offrir une planche à voile… exposée un certain temps en vitrine de son magasin de sports sur le Vercors, où il n’y a même pas un plan d’eau pour naviguer !
Dans ce bouclard de pratiquants on trouvait tous les articles pour les sports de plein-air à la montagne : ski alpin et fond, escalade, spéléologie, randonnée pédestre, bivouac, etc… mais toujours pas de VTT, c’est encore un peu tôt pour nos contrées.

Descente sur Vassieux en Vercors, terre de résistance… il y a trente ans, Serge dévalait le relief du Vercors à VTT, tout rigide … désormais c’est parfois en gravelbike, sur lequel il prend beaucoup de plaisir à rouler ses parcours VTT des tout débuts !

03. Rencontres décisives

1984, dans l’état du Colorado (États-unis), Serge profite d’un long d’hiver pour glisser en télémark sur les pentes de Crested Butte. Sur place il rencontre Joe Murray et Charlie Cunningham, constructeur du premier VTT en aluminium et inventeur de la géométrie slooping (le tube supérieur du cadre n’est plus horizontal, mais incliné vers le bas au niveau du tube de selle, pour favoriser la maniabilité). Quant à Joe Murray, il n’est pas moins que le créateur de la fameuse marque Kona. À leurs côté, deux ingénieurs Shimano participent aux discussions. Serge découvre le mountain bike!
À l’automne il revient chez les ricains pour participer à la « Fat tire bike’s week », un événement qui combine course DH chainless (sans chaine), polo-bike, X-country, randonnées et salon de matériel.
De ce rassemblement convivial née l’idée d’un championnat du monde de VTT.

Instant magique ! Sur son tapis volant, Serge profite de la lumière déclinante le long du fameux sentier Gobert, où Ned Overend devenait champion du monde de VTT à Villard de Lans. C’était en 1987, qui pensait déjà à l’assistance électrique ?

04. Le Vercors pour le premier championnat du monde de vtt

Serge propose qu’il se déroule en Europe, une situation, à ses yeux, bien plus stratégique que l’ouest américain. Après avoir évacué quelques tensions avec les pionniers, qui voyaient cet événement sur leurs terres, la machine est lancée. L’importateur Shimano pour l’Europe est en Allemagne. Pour la France c’est Berthin, un cadreur du Dauphiné. La proximité dauphinoise et la langue de Gœthe font de Serge un interlocuteur privilégié. Ainsi le Vercors s’est très vite imposé comme premier choix. En 1987, s’organise donc à Villard de Lans le premier Championnat du monde de VTT. Compétition non reconnue par la FFC (Fédération Française de Cyclisme) ni l’UCI (Union Cycliste International). Ned Overend est un premier champion du monde… officieux. Compétiteur dans l’âme, il remportera le premier titre officiel grâce à sa victoire en 1990 à Durango (Colorado, Etats-unis) lors du premier Championnat du monde de VTT reconnu par les instances fédérales. La compétition historique de 1987 fut organisée par Stéphane Hauvette (créateur du Roc d’Azur). Serge y joua un rôle clé grâce, notamment, à son fax, le seul sur le Vercors à l’époque !

" … Toujours inspiré, il organise ses premiers séjours à vtt. Les parcours sont suggérés par un Maître d'équitation et les étapes se dessinent au fil des relais équestres. …"

Naturellement dans le magasin de Serge on a très vite trouvé des vélos tout terrain et tout le matériel nécessaire. Vous vous souvenez des premiers Peugeot …
Toujours inspiré il organise ses premiers séjours à VTT. Les parcours sont suggérés par un Maître d’équitation et les étapes se dessinent au fil de relais équestres. Les repérages à vélo sont effectués via une organisation alambiquée. Serge a gardé des contacts de son service militaire en tant qu’éclaireur chez les chasseurs alpins. Un courrier au maire de Villard de Lans et quelques sollicitations auprès du 6ème BCA (Bataillon de Chasseurs Alpins) et Serge se retrouve pendant trois mois avec une dizaine d’éclaireurs-skieurs soutenus par la logistique de l’armée afin de valider les parcours sur le Vercors et jusqu’au Mont Ventoux. Puis viennent les séjours « 20 000 lieux à vélo vert ».
Pour des causes diverses et variées, le magasin est fermé définitivement en 1994. Serge s’octroie quatre années sabbatiques pour surmonter des soucis de santé et mener une réflexion sur sa vie.

Même en ski nordique, Serge préfère les itinéraires alternatifs.

05. Géomatique et VAE.

De cette réflexion émerge la conviction qu’il faut associer tourisme et diffusion de l’information via de nouvelles technologies (GPS, internet, informatique, …). Serge démarre une nouvelle carrière de géomaticien en freelance. Autodidacte, sa formation initiale d’ingénieur l’aura bien aidé. Mais qu’est-ce que la géomachin ?
La géomatique regroupe l’ensemble des outils et méthodes permettant d’acquérir, de représenter, d’analyser et d’intégrer des données géographiques. Elle consiste donc en au moins trois activités distinctes : collecte, traitement et diffusion des données géographiques. Le mot « géomatique » est issu de la contraction de « géographie » et « informatique ». Ce domaine a conduit Serge à proposer des solutions techniques aux territoires ( communautés de communes, offices de tourisme,…), aux hébergeurs (hôtels,camping, …). Ce sont généralement des services de cartographie en ligne avec association d’informations pratiques et touristiques.

Pendant tout ce temps, Serge continue de rouler un maximum de temps, pour lui, pas pour le boulot. Seul, en famille ou entre potes. C’est d’ailleurs le vélo en famille qui le conduit à une découverte qui va bouleverser la suite de sa pratique et initier un nouveau chapitre dans sa carrière. Le vélo à assistance électrique est entré dans sa vie. Cette famille de sportifs a pour habitude de partager des vacances à vélo, et chaque année est un peu plus intensive que la précédente car les enfants grandissants suivent des filières sport-étude. Lors d’un séjour en Suisse, sa Petite Marie peine à suivre leurs enfants plein de jus. Au détour d’un magasin de vélo, Serge aperçoit un VTC à assistance électrique et suggère à son épouse de s’y mettre pour moins souffrir avec les énervés de la pédale ! La suggestion n’est pas reçue avec enthousiasme, voir même refoulée avec virulence ! Quelques cornets de glace plus tard la maman retrouve toute la famille avec un grand sourire, le séant posé sur un VTC à assistance électrique ! Elle vient de craquer pour un Flyer dans le shop Freddy’s sports à Gstaad. Dans la joie et la bonne humeur toute la famille poursuit ses vacances sportives. Marqué par cette connivence et les moments complices partagés, à son retour de vacances, Serge file s’acheter un VTT à assistance électrique et découvre les premiers modèles de Moustache. Il a déjà une idée en tête…

Géoportail et la 3D.

La géomatique a conduit Serge sur des voies où le hasard a bien fait les choses. C’est avec son beau-frère, gradé dans l’armée de l’air israélienne qu’il découvre le technologie 3D, utilisée dans les simulateurs de vol. Skyline est un logiciel utilisé par l’armée américaine, développée par les israéliens. Serge y voit une application directe pour le tourisme via les cartes éditées par l’IGN. Il fonde une équipe technique et commerciale avec Eli Weissbrod, propriétaire de la technologie Skyline, Philippe Bour, infographiste / développeur et maitre d’ouvre du projet puis Christian Lafforgues. La négociation avec l’institut français démarre en 2001 et il aura fallu pas moins de sept années pour conclure cette affaire. Parmi les nombreuses réticences de l’IGN : le logiciel n’est pas français, ça fait jeu vidéo,… la pugnacité de cette équipe visionnaire nous permet aujourd’hui d’utiliser avec la 3D le précieux outil qu’est Géoportail !!!
www.geoportail.gouv.fr

De plus en plus, Serge combine les pratiques au sein de ses groupes et de sa pratique personnelle. VTT à assistance électrique pour certain(e)s et gravelbike pour d’autres. Tout le monde roule ensemble pour le bonheur de partager des moments complices.

Le refrain ne change pas, Serge est toujours animé par sa soif de découverte de nouveaux horizons, au sens propre et figuré. Le vélo à assistance électrique est le thème principal du nouveau couplet qu’il continue d’écrire encore aujourd’hui. Il a investi massivement dans un parc de VTT et VTC à assistance électrique. Ses vélos sont dispatchés chez différents acteurs de la bicyclette dans l’arc alpin. De la Slovénie au Queyras, il a mis en place des collaborations combinant location, encadrement, organisation de séjours. Des prestations s’adressant directement aux consommateurs et des systèmes B2B ( brand to brand) réservés aux professionnels, qui auraient besoin de son matériel et son expertise.
Aujourd’hui vous croisez Serge aussi bien sur un VTT à assistance électrique que sur un gravelbike, son nouveau dada, qui lui rappelle les débuts de VTT ! Parfois seul en mode bike-packing, sinon en groupe avec des clients qu’il régale aux quatre coins de l’Europe. Accompagné souvent de Marie car quand ils sont ensemble à vélo, peu importe le lieux, ils sont comme à l’abri, sous un ciel aussi joli que des milliers de roses.

Stop avec les allusions à Cabrel, car la moustache de Serge n’en est pas une, il porte une barbe à la Souvorov ! Du nom d’un militaire et fin stratège du 18ème siècle, invaincu malgré les moult batailles qu’il a menées. Avec sa barbe de conquérant d’un autre temps, Serge poursuit éternellement et sans relâche ses aventures à vélo. Il fait partie de ces personnages que rien n’arrête car passion et créativité l’animeront toujours. Ses pérégrinations ne sont pas celle d’un Cabrel qui fuit ses murs de poussière dans l’espoir de trouver un eldorado.Le strabisme en moins, il serait plus judicieux de le comparer à Dalida, comme qui, il veut mourir sur selle !

64 ans, pionnier du vélo tout terrain, baroudeur à deux roues, guide VTT.

– Quelle est ta pratique du VTT aujourd’hui?
Je roule essentiellement en gravelbike depuis quelques temps. J’aime reprendre les sentiers que nous roulions à VTT avec nos tout-rigides, il y a trente ans. Et ça passe au moins aussi bien avec un bon gravel, en tubuless, avec des freins à disques et une géométrie aboutie. J’ai également un Lapierre Zesty que j’utilise quand je roule des parcours typés enduro. Je me régale aussi sur mes VTT à assistance électrique, semi-rigides ou tout-suspendus, peu importe.

– Quel avenir verrais-tu pour le VTT ?
Je pense que le vélo sous toutes ses formes est un loisir majeur et qui’l ne faut pas opposer les pratiques. Je pars de plus en plus souvent avec des groupes mixtes, vélos à assistance électrique et VTT classiques. Je vais même plus loin en associant les disciplines. Certains en gravel d’autres à VTT ou VTC avec assistance électrique. En choisissant bien les parcours, nous roulons tous ensemble et partageons des moments exceptionnels.
Autre format intéressant, le même participant utilise différents vélos au fil du séjour. J’ai parcouru un grand raid entre Genève et Venise, chacun avait trois vélos et selon les portions roulait sur un VTT ou un gravel, ou un vélo à assistance électrique. Un bon moyen de prendre du plaisir en permanence tout en s’adaptant au terrain et aux conditions.

– Dans quels domaines envisages-tu tes prestations à vélo ?
Le management, avec les thématiques d’entreprises. La gastronomie en valorisant les filières agricoles. La santé, rouler pour garder la santé. Je laisse en permanence cinq VAE au cabinet médical de Marie, ma femme médecin généraliste. Il sont en libre accès aux patients. Et pourquoi pas envisager des prescription remboursées par l’assurance maladie ???

vtt magazinen° 317 - août 2017

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